
ÉTANT d’un naturel anxieux (c’est le moins qu’on puisse dire), il m’arrive parfois d’ouvrir les yeux le matin et de passer mentalement en revue l’étendue du fardeau qui pèse sur mes épaules. Il va sans dire qu’il ne s’agit pas là de ce qu’on pourrait appeler “de motivantes pensées pour se lever du bon pied”. J’ai bien du mal à manger avant une heure ou deux de l’après-midi, ce qui me cause également un certain souci. Mes études, ma vie sentimentale, mon travail, mes responsabilités sont au coeur de mes ruminations pessimistes qui chaque fois ne manquent pas de causer chez moi les plus désagréables des sensations physiques: nausée, haut-le-coeur, mal de ventre, gorge serrée, perte d’appétit, vague étourdissement, sensation de brûler de l’intérieur, et j’en passe. J’ai souvent le réflexe de m’appitoyer sur mon sort, de demander aux hautes instances “pourquoi moi?”, “qu’ai-je fait?”, “comment vais-je m’en sortir?” et autres larmoyantes complaintes. Ironiquement, je suis l’architecte de mon malheur et mon cerveau travaille habilement à me nuir en remettant sans cesse en marche, au moindre coup de la vie, les mécanismes que je lui ai appris. Je ne peux pas sérieusement me plaindre de mon sort, essayer de faire pitié ou quémander du réconfort, puisqu’on ne voit pas objectivement la moindre raison pour moi d’être angoissé ou malheureux. Alors que faire?
Est-ce qu’une vie avec cette tendance vaut la peine d’être vécue? Je dirais que non. Il n’en tient donc qu’à moi de changer la direction du vent ou de m’acheter une bonne corde et un solide tabouret. Car le monde n’a pas de place pour les anxieux. Personne ne veut les entendre. La simple vue de leurs visages blêmes, tordus par la souffrance de l’inquiétude constante, suffit à disperser les foules. Je m’amuse parfois à les repérer dans la rue, sans jamais vraiment savoir à quel point j’ai tort ou raison, parce que l’anxiété se dissimule parfois très pernicieusement.
La majorité du temps, je suis quelqu’un de fort, de relativement entreprenant, je ne me laisse pas intimidier et toutes ces choses qui font d’un homme un homme véritable. Mais quand un changement brusque et majeur survient dans ma vie, mon premier réflexe est de m’étrangler moi-même et de m’infliger les pires supplices psychologiques. L’anxiété chronique, c’est une allergie à l’inceritude qui fait pleurer votre âme. Imaginez que vous êtes par terre, en piteux état, et qu’alors que vous tentez désespérérment de vous relever, un pied vous écrase le visage contre le sable sec et rugueux. Lorsque vous levez les yeux pour voir le visage de votre cruel bourreau, vous ne découvrez que vous-même, votre double, partageant le moindre de vos traits.
Comment gagner contre soi-même? Comment supporter ce poids supplémentaire qui pèse sur nos épaules? Je me le demande souvent, je songe souvent que la vie n’est au fond qu’une absurdité cynique et douloureuse, et pourtant quelque part dans toutes mes pulsions de mort émerge une étincelle de volonté de vivre, de combattre et de vaincre. Des visages qui sourient. Une tape dans le dos. Des mots d’encouragement. Et soudainement tout ne paraît plus si sombre. Notre vie est comme une vaste salle traversée d’un large voile qui la divise en deux. Et si parfois il nous arrive de trébucher du côté de l’ombre, du côté qui ne dévoile que la face sombre des choses, l’angoisse, la douleur, l’étouffement et la trahison, il faut tout de même se souvenir de l’autre côté et avoir le courage d’y mettre le pied et de traverser. Les ongles acérés et tordus de nos démons tenteront bien de nous retenir, et certes il semblera parfois plus facile de céder à leur demande plutôt que de subir les blessures que leurs griffes nous infligent, mais avons-nous réellement ce choix? Certainement que non, et vous le savez bien.