Stuart Gordon a donné beaucoup de son temps, de son argent et, heureusement, de son talent à adapter H.P. Lovecraft au grand écran, et parfois directement au petit. Alors que plusieurs réalisateurs échouent en faisant tout pour rester fidèles en tous points au texte d’origine, Gordon préfère remodeler l’esprit de l’histoire lovecraftienne à sa propre manière, ne se gênant pas d’aller jusqu’à insérer des scènes de nudité, ce qui est tout à fait contraire à l’univers littéraire de Lovecraft. Étonnamment, Stuart Gordon a acquis une indéniable notoriété dans le cercle sévère et hermétique des artistes du cinéma lovecraftien, et ce, malgré le fait qu’il s’éloigne bien souvent des balises des nouvelles qu’il choisit d’adapter. Gagnant d’un « Howie » au Festival H.P. Lovecraft de l’an dernier pour Re-Animator, From Beyond, Castle Freak et Dagon, Stuart Gordon est un chef de file dans le domaine du film de Série B.

« Fais pas ta farouche, mets-la dans ta bouche. »
En 1986, faisant suite à son illustre et acclamé Re-Animator, il présente un second film basé sur un texte de Lovecraft, From Beyond. Comme on ne change pas une formule gagnante, l’excellent Jeffrey Combs revient dans le rôle principal aux côtés de Barbara Crampton, également membre de la distribution de Re-Animator. Moins connu que son prédécesseur, From Beyond n’en demeure pas moins, selon plusieurs amateurs et spécialistes, le meilleur film de Stuart Gordon. Un peu plus sérieux que Re-Animator, il présente toutefois la même recette : une histoire sautée et originale, des effets spéciaux douteux, mais amusants, des acteurs prodigieux et du gore en quantité quasi industrielle.
L’histoire de From Beyond peut se résumer assez simplement. À la fin des années 80, un scientifique sado masochiste, Edward Pretorius (Ted Sorel), et son assistant, Crawford Tillinghast (Combs), mettent au point une machine qui permet de voir ce qui se trouve au-delà de notre monde, soit une espèce de quatrième dimension, évidemment peuplée de créatures gluantes, agressives et aux dents pointues. Suite à une expérience qui tourne mal, Pretorius est absorbé dans cette dimension et se transforme en créature dégoûtante dont le principal désir est d’attirer l’humanité dans le monde qu’il habite. Tillinghast, que personne ne croit, est enfermé et laissé pour fou jusqu’à ce qu’une psychiatre aux méthodes controversées (Crampton) vienne le tirer de son asile et le ramène à la Maison Pretorius pour y recommencer les expériences douteuses. Bien sûr, tout tourne au vinaigre.

Ok, ça s’en vient fucké icitte!
La principale force de Gordon est qu’il accepte visiblement le statut « Série B » de ses créations et s’amuse à jouer avec les clichés du genre plutôt que d’essayer de prouver quoi que ce soit. Dans « From Beyond », sa méthode est parfaite; tout est bien dosé, excepté un excédent douteux de nudité, mais que serait un film d’horreur sans expositions gratuites d’atouts féminins? Le fait demeure que les personnages ne font pas toujours « le mauvais geste », ce qui rend l’histoire beaucoup plus crédible, considérant bien sûr le bas niveau de crédibilité du scénario en général. From Beyond n’est pas qu’un film de genre, mais un tour de force incroyable si l’on considère que le texte littéraire était vague et tournait autour de cinq à six pages… Gordon a développé l’idée de base en ajoutant de la chair à l’os, et c’est une admirable réussite. Dans une industrie qui tourne le film d’horreur au ridicule (avec raison), un réalisateur comme Stuart Gordon apporte un vent de fraîcheur et prouve, sans artifices ni fioritures, qu’il est possible de faire un film d’horreur intéressant, original et presque épuré de toute facilité. Dommage qu’il ne soit pas plus connu…