Nombreux furent les sceptiques quand Kevin Smith annonça son intention de donner suite à Clerks, son classique de 1994. L’original donnait l’impression d’avoir fait le tour du sujet et fonctionnait si bien en tant que tout que la boucle semblait indéniablement bouclée. D’ailleurs, après l’échec de Jersey Girl, il était légitime de douter des intentions du réalisateur en déterrant les personnages qui l’ont rendu célèbre. Voulait-il faire de l’argent facile ? Que pouvait-on tirer de plus de Dante Hicks et Randal Graves, ces jeunes hommes sans ambition qui nous ont tant fait rire ? À prime abord, absolument rien, et c’est ce qui rendait l’idée douteuse. Mais l’erreur du public fut de croire que Kevin Smith allait nous présenter des personnages qui n’avaient pas évolué, qu’il allait tout simplement les faire passer du dépanneur au restaurant, et que tout ne serait qu’une pâle copie du premier film. Or, je faisais partie du petit noyau qui croyait au potentiel de cette suite et qui faisait confiance à Kevin Smith. Et je suis heureux de pouvoir affirmer que je ne me suis pas trompé.

« Check ça l’gros, j’va venir drette dans vitre! »
Clerks II n’a rien à voir avec son prédécesseur, hormis le retour des principaux personnages et quelques clins d’œil amusants. Mais dans son essence, dans le message qu’il passe, rien à voir. Dans cette controversée suite, Dante et Randal, maintenant dans le début de la trentaine, sont forcés de se trouver un nouvel emploi après qu’un incendie ait anéanti leur bon vieux Quick Stop. Ils jettent alors leur dévolu sur Mooby’s, une chaîne de restauration rapide qui n’est pas sans rappeler McDonald’s. Dante, toujours aussi mécontent de la vie qu’il mène, en est à son dernier jour dans le New Jersey, qu’il doit quitter pour aller se marier en Floride et devenir gérant d’un lave-auto appartenant à son beau-père. Randal, quant à lui, ne semble pas prêt de bouger.

« (J’espère que ça paraît pas que ça m’excite…) »
Si on se contente du premier degré, Clerks II est une comédie vulgaire, un divertissement honnête, mais sans plus, qui oscille entre les commentaires grivois de Jay (toujours accompagné de son éternel partenaire Silent Bob), les scènes de bestialité et les débats violents sur le Seigneur des Anneaux et la sodomie. Les fans de Smith ne seront pas déçus en ce sens. Les dialogues sont toujours aussi crus, les péripéties toujours aussi désopilantes, et Clerks II déborde de tout ce qu’on aime de l’humour de Kevin Smith. Mais c’est ce qui se cache derrière qui révèle l’évolution du réalisateur et qui donne toute sa pertinence à ce second volet. On retrouve des personnages qui ont grandis, qui se posent des questions. Clerks II est un récit humain, une chronique du passage au véritable âge adulte de deux garçons tourmentés qui acceptent mal de devenir des hommes. Mais c’est aussi une touchante histoire d’amitié qui ne manque pas de nous attendrir. Le film est teinté d’une palpable nostalgie. On en retire l’impression que Smith dit un dernier au revoir à de vieux amis, et nous ne pouvons que le remercier de nous laisser partager ce beau moment.